Chapitre 3 : Jenifer et Sonia

 

J’ai d’abord eu du mal à comprendre les liens qui les unissaient mais elles se connaissaient et étaient devenues amies lors de leur première année à la fac. Elles étaient si différentes l’une de l’autre mais surtout elles étaient inclassables. Inclassables quant à leur identité juive autant qu’à leur appartenance sociale.

 

Mon cerveau a tendance à tout classifier. C’est de la paresse, je simplifie le monde qui m’entoure et mes relations sociales en créant des catégories. Je me range moi-même dans la case “classe moyenne éduquée sans patrimoine” !  Les juifs que j’avais fréquentés jusqu'à présent étaient soit des ashkénazes intellectuels de gauche et laïques, soit des séfarades moins intellectuels, pas vraiment de gauche et plus traditionalistes. Ce sont des clichés que l’on s’autorise plus facilement avec notre propre communauté et je dois dire que jusqu’à présent, mon petit schéma avait plutôt bien fonctionné.

 

Jenifer avait bien un côté bourgeois. Elle disait par exemple “papa”’ et “maman” quand elle parlait de ses parents. Et elle parlait beaucoup de ses parents. De leurs origines oranaise et allemande, de la rencontre amoureuse entre ce juif  algérien et cette jolie femme d’un autre pays qui avait tout quitté pour lui.

 

Les souvenirs prennent souvent la forme de détails insignifiants et j’ai gardé de mon premier dîner avec Jenifer, la recette du saumon en papillote  qui me fût révélé à cette occasion ! Cela me semblait appartenir à un nouveau monde, un autre monde, que je découvrais avec elle.

 

J’ai rencontré ses parents peu de temps après. Ils avaient bien le charme classique de la bourgeoisie, mélangé à un brin d'excentricité qu’ils avaient d’ailleurs transmis à leur fille. Ils étaient surtout très sympathiques et ravis de remplir nos coupes de champagne pour passer plus de temps avec nous, les jeunes.

 

Sonia quand à elle défiait tous mes classements. Cheveux longs, bouclés, assez masculine, elle portait au cou plusieurs colliers avec une étoile de David qui tombaient sur un maillot bleu de football. Elle mangeait du saucisson, parlait d’un ton agressif, et  j’avais découvert à mes dépens qu’elle n’aimait pas qu’on lui taxe ses cigarettes qu’elle fumait à la chaîne. Et pourtant, quand on rencontrait Sonia, on ne pouvait plus la quitter.

 

J’ai compris plus tard, ce qui rendait Sonia différente  et qui ferait d’elle un élément clé de notre groupe. N’appartenant à aucun monde, à aucune catégorie, elle avait la capacité de s’intégrer avec tout le monde et appliquait un sens de la famille à ses amitiés. Elle avait le collectif dans le sang et c’est ce dont nous avions besoin. Etre ensemble, former un nous.

 

Si Jenifer était la plus aristo des juives que j’avais connues jusqu’à présent et Sonia peut-être la plus séfarade des ashkénazes, aucune de nous n’avait jusqu’alors baigné dans un environnement juif ou religieux. Nous étions avant tout les visages d’une certaine jeunesse française, voire parisienne, en quête d'appartenance.

 

J’aime à croire que c’est sur les bases de ce trio initial que notre groupe s’est créé et étendu à d’autres personnes. Cette année là, je n’ai plus passé un week-end en solitaire. La vie associative, les débats et les nouvelles rencontres ont rythmé nos semaines. Mon appartement de la rue Blanche était notre QG.  Je revois encore la tête de ma soeur Jade, qui ne faisait pas encore partie du groupe, sortir de sa chambre pour nous demander de parler moins fort. Je me souviens de nos marches matinales entre la place Blanche et la place Pigalle pour rejoindre les cars de l’UEJF lors des conventions nationales.

 

Je me demande souvent quels événements du passé donnent le plus de sens à notre présent et quels moments de vie ont été déterminants pour comprendre ce que nous sommes.

 

S’il  est vrai que l’enfance est une période essentielle qui nous construit affectivement , je dirai cependant que ces années post bac nous ont offert des opportunités uniques pour nous remodeler. Et ce justement parce que nos ambitions futures étaient encore floues et susceptibles d’être réaménagées.

 

Pas pour toutes, mais pour  beaucoup d’entre nous, les choix que nous allions faire durant ces années là ont déterminé ce que nous sommes aujourd’hui.

 

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